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Le Télétravail : entre vision séraphique et Terra Incognita par Gilles Betthaeuser

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Après une période inédite de quelques mois où le télétravail, testé dans l’immense majorité des entreprises, a permis le maintien d’une activité économique minimale, il me semble intéressant d’apporter un éclairage sur 2 questions fondamentales :

  1. Qu’a réellement mis en évidence le fonctionnement du télétravail en termes d’organisation et de modèles managériaux ?
  2. Quelles limites, quels dangers se profilent dans une logique visant à en généraliser le fonctionnement ?

En l’absence totale de recul et de données tangibles sur la réalité du phénomène, il apparaît extrêmement prématuré de tirer des conclusions hâtives du type « le télétravail permet une réduction très sensible des m² de bureaux et corrélativement des économies immédiates » ou encore « l’absence de contraintes de transport est un facteur de réduction du stress au travail, des risques psychosociaux, et de manière générale, grâce à une concentration accrue le télétravail permet une plus grande efficacité...».

Tout ceci est certes vrai, mais ne suffit pas et de loin, à ériger le télétravail en solution universelle à tous nos maux sociétaux, et en martingale géniale amorçant la révolution du travail.

Oui le télétravail a fait ses preuves et vaincu nombres de réticences. Oui le télétravail constitue un formidable levier pour initier une réflexion générale sur le futur des entreprises et de leur fonctionnement. Oui, dans une certaine mesure, le télétravail permet de conjuguer efficacité et résilience, deux thèmes centraux des entreprises aujourd’hui.

Non le télétravail ne permet pas de régler les questions essentielles de la collaboration, de l’importance du lien social, du rapport de l’individu à l’entreprise, de la primauté de l’intelligence émotionnelle sur l’intelligence rationnelle, du rôle de la communauté physique source de l’identité, de l’appartenance et de l’innovation dans les entreprises. Le télétravail a mis en évidence son efficacité dans le partage d’information, la dynamique managériale verticale et horizontale, la connexion permanente et totale des individus grâce aux outils Teams, Zoom et Skype…

Il a permis de maintenir opérants les processus qui structurent  et vertèbrent l’organisation des entreprises. Il a permis l’accomplissement d’un nombre colossal de tâches, l’irrigation de canaux internes de communication par une multitude de données. Le télétravail a fait émerger la question essentielle de « déparasitage » des activités individuelles et a désacralisé la réunion physique en tant que pivot du fonctionnement des grandes et moyennes entreprises en particulier.

La démultiplication, l’orthodoxie managériale, les habitudes, les impressions trompeuses ont engendré un hydre à l’échelle planétaire, qui prend la forme de millions de meetings, séminaires, sessions d’échanges, consommateurs infinis d’un temps précieux et sources évidemment d’un bilan carbone désastreux. Travailler chez soi pose la question du temps de transport comme variable d’ajustement, la mise entre parenthèses de la mobilité engendre à l’évidence des gains colossaux d’efficacité. Poser la question de l’importance du télétravail dans la gestion du temps de travail et relativement à la notion même de travail, questionne sur la futurité du travail dans son essence et son organisation.

 

Nous sommes entrés de plain-pied dans une époque où prédominent les process, les règles, les normes, le contrôle, la démultiplication des tâches, l’efficacité et la recherche permanente de productivité.

Le manager d’aujourd’hui doit orchestrer, animer, motiver, contrôler, fluidifier, créer les conditions du succès, mentorer, favoriser les initiatives individuelles, envisager la prise de risque, fixer un cadre … et aider à en sortir, attirer les talents et les retenir, donner l’exemple et incarner les valeurs portées par l’entreprise. Il doit en son âme et conscience appliquer les directives du top management tout en gardant son libre-arbitre et une certaine marge de manœuvre. 

Le manager d’aujourd’hui voit son quotidien bouleversé par le télétravail. Il sait, et nous savons que les flux relationnels ne se résument pas à Teams, que l’envie et l’émotion nécessitent des lieux pour leur donner naissance, que la culture et l’identité d’une entreprise s’articulent autour de l’interaction, que la dimension informelle des échanges se situe au centre de nombres d’initiatives, que le « tiens, au fait » est souvent le point de départ d’une belle histoire, que la communauté physique et la sérendipité s’avèrent essentielles de même que les rites, les occurrences et le génie du hasard.

Ils savent et nous savons que l’entreprise d’aujourd’hui est une projection de l’individu dans un univers collectif dans lequel, au-delà du rôle, il se sent acteur et contributeur.

La projection du « je » dans le mode du « nous » crée une alchimie subtile entre le « quant à soi » porté par la société actuelle et le « moi élément du nous », continuité de l’organisation sociale séculaire.

 

En télétravaillant, j’ai certes l’impression de travailler mais le sens même de mon travail est remis en question.

Le télétravail connecte, mais il désynchronise les individus et les isole. Il inhibe à l’évidence l’intelligence émotionnelle, réduit le champ des perceptions individuelles, l’esprit d’entreprendre, l’envie de faire plus et différemment. Il dézone la démarche créative, réduit l’essence au seul process, annihile la ferveur collective au profit de l’efficacité individuelle, met en danger la résilience, la vertu du chaos, tue les rites, désacralise l’esprit et la vertu des lieux de travail, paupérise l’essence même du travail, vulnérabilise la cohésion, questionne l’appartenance.

Nous sommes à l’orée d’une nouvelle ère (découvrez notre offre Nouvelle Ere) et d’un changement profond de paradigme. Sachons tirer les enseignements positifs de cette période de test collectif ultime pour nous projeter avec entrain dans cette remise en cause indispensable, pour que la futurité du travail reste entre nos mains et que le pragmatisme l’emporte sur la rhétorique.