La personnalisation de l’espace de travail, qu’elle soit individuelle ou d’équipe, se repère tant par des signes d’appropriations (photos, objets, plantes vertes), que par des comportements (rites managériaux, routines, café du matin, etc.). Les observations de terrain permettent d’en identifier trois formes dans les espaces de bureaux. La forme la plus immédiate est l’appropriation du poste de travail (le droit à y avoir ses affaires et à en disposer à sa guise). Une seconde forme est liée au contrôle de son environnement (tout est alors question de seuil et de limites). La troisième forme de personnalisation, plus théâtrale, relève d’une véritable mise en scène (manifestation identitaire). Ces trois formes de personnalisation peuvent autant être les marques de profonds malaises que d’opportunités. Dans le premier cas, la personnalisation agit plus comme un gilet de sauvetage, dans le second, elle joue davantage le rôle de filet de sécurité.


Accepteriez-vous de monter dans un avion s’il n’y avait pas un gilet sous votre siège ?


Bien que l’avion soit le moyen de transport le plus fiable, vous ne seriez pas rassuré. De même, si vous étiez trapéziste volant, vous seriez plus enclin à vous surpasser avec un filet sous vos agrès. L’étude des comportements et des arguments des collaborateurs sur le sujet de l’appropriation de leur environnement de travail montre l’ambivalence des approches. Le cas du gilet de sauvetage regroupe les situations où la personnalisation de l’environnement est la plus revendiquée. Les verbatims sont fréquemment du registre de la survie émotionnelle. L’appropriation permet à l’individu d’encaisser les coups, la pression managériale, les jeux politiques internes, etc. Le gilet assure à l’individu sa flottaison, autrement dit sa capacité à surmonter les épreuves du quotidien. Il s’agit de passer outre aux actes de jalousie et aux coups bas et de se protéger face au mépris et aux humiliations. Dans d’autres cas, le gilet de sauvetage peut être perçu comme inutile, voire comme une entrave. Dans ce cas, il se transforme en un filet de sécurité. C’est souvent le cas dans les organisations mettant en œuvre les nouveaux modes de travail basés sur l’autonomie, la confiance et la responsabilisation. Le filet de sécurité est alors important pour favoriser l’innovation, la prise de risque ou pour assumer effectivement le droit à l’erreur. C’est le cas du trapéziste qui exige un filet lorsqu’il tente une nouvelle figure. Au travail, dans la prise de risque, le fait de savoir que l’on a quelque part où se raccrocher, rassure. Cela ne nécessite pas forcément d’avoir un poste personnel, mais plutôt un lieu où se ressourcer.


Accepteriez-vous de dormir dans une chambre d’hôtel dont la porte ne ferme pas ?


Je me suis trouvé une fois dans cette situation et je dois reconnaitre que, malgré le calme de l’hôtel et la fatigue due à l’arrivée tardive, j’ai demandé à changer de chambre. Pourtant je ne restais qu’une nuit. Ne pas être sûr de mon environnement et ne pas en contrôler l’accès m’empêchaient d’avance de bien dormir. 

Cette situation se rapproche du besoin cognitif induit par la vie contemporaine au bureau. Nous consacrons de plus en plus de temps à des activités de collaboration, qu’elles soient formelles ou non. Les études d’Anne-Laure Fayard (hbr.org/2011/07/who-moved-my-cube) analysent les facteurs influant sur les échanges. Elles montrent que ceux-ci sont plus nombreux et féconds dans un environnement que les individus maitrisent et en lequel ils ont confiance. Nous apprécions de pouvoir mener nos conversations les plus compliquées dans des endroits dont l’accès est maitrisé et qui sont acoustiquement protégés. De même, toujours selon Anne-Laure Fayard, les conversations dans les lieux ouverts sont moins riches : ce sont des discussions de comptoir. La confiance et le potentiel de contrôle de l’espace se retrouvent aussi dans de nombreuses pratiques quotidiennes au bureau. Par exemple chez ces collaborateurs qui aiment pouvoir fermer ou ouvrir leur porte selon leurs envies ou besoins. Ainsi, ils personnalisent leur rapport au monde. Souvent, leur porte est ouverte : ils aiment voir qui passe, être dans une ambiance collective. Dans d’autres cas, ils ferment la porte : ils ont besoin de se concentrer pour rédiger un rapport ou pour préparer une présentation. Les moments hors du groupe sont importants pour pouvoir mieux y participer : « J’ai besoin d’être à l’aise sur mes sujets pour les porter ». 

Limites et seuils permettent de contrôler son environnement et d’éviter les mauvaises surprises. Ils assurent la mise en retrait, notamment en indiquant sa disponibilité ou non. Ces formes de personnalisation de l’espace n’impliquent pas de le posséder en propre, une bonne ergonomie de l’aménagement peut être une réponse. Portes et cloisons donnent le sentiment d’intimité des échanges et favorisent l’ouverture entre individus. Mais, ici encore, les cloisons ne sont pas la seule solution : pour masquer une conversation, l’anonymat d’un hall de gare fait aussi bien l’affaire, voire même, offre plus de discrétion. On retrouve dans la situation gilet de sauvetage versus filet de sécurité. Dans le premier cas, la personnalisation assure une situation (je ferme, j’ouvre ma porte), dans le second elle permet d’aller de l’avant.



Accepteriez-vous de vous habiller en majorette pour aller travailler ?


Dans son ouvrage, Start With Why, Simon Sinek évoque une anecdote à propos de la compagnie aérienne Southwest Airlines. Dans les années 1970, la compagnie se rend compte que la majorité des postulants à ses offres d’emploi sont des hommes et des femmes qui pratiquent le cheerleading (en québécois, mener une claque ou une troupe de pom-pom girls). Sinek explique cette attirance par l’utilisation des pantalons à pattes d’éléphants et des chemises cintrées dans les uniformes. Or les cheerleaders seraient habituées à porter ce type de tenue. Le constat aurait pu s’arrêter là, mais les dirigeants de Southwest se sont aussi rendu compte que ces candidat(e)s avaient aussi un sens particulier de la relation client et avaient à cœur de rendre heureux le passager. Fort de ce constat, les embauches de personnes pratiquant le cheerleading ont été encouragées. 

Cette anecdote souligne l’importance du costume comme moyen de se mettre en scène. C’est un outil pour envoyer au monde une image. La publicité joue sur ce registre théâtral : achète-moi et tu seras ainsi… Au bureau, c’est la même chose. La personnalisation de l’espace est utilisée pour se construire une identité. Lors d’observations, certains collaborateurs refusent que leur bureau soit pris en photo : « Il est en bazar aujourd’hui » (quelle image cela renverrait-il d’eux ?) D’autres, au contraire, insistent sur le fait qu’ils aiment le travail bien fait, à preuve l’ordre qui règne sur leur bureau. Dans les représentations, ordre et propreté sont liés au travail sérieux et rigoureux. Personnaliser son bureau est un moyen de donner à voir son travail. Il m’est déjà arrivé d’entendre un manager émettre des appréciations sur la performance des membres de son équipe en les illustrant par l’état des bureaux. 

Le costume est aussi un outil de revendication. C’est une marque prouvant que ce que l’on fait respecte (ou pas) les normes. Ceux qui ne les respectent pas sont soit jugés, soit enviés pour leur capacité à les transgresser. Tout le monde n’apprécie pas d’outrepasser les limites et ceux qui s’y risquent ne le feront pas dans tous les cas. Personnaliser son bureau est un moyen de revendiquer sa singularité tout en s’intégrant au groupe. Certains le feront avec des objets, d’autres en s’installant près de telle personne ou telle équipe. 

Enfin, le costume est une ancre identitaire. Face à la complexification du travail, face au mode projet qui nous mène à porter plusieurs identités de front, le costume permet de se faire reconnaitre. Je m’habille ainsi parce que je suis créatif, ou rigoureux, ou cool, etc. S’habiller, habiter son espace, permet aux autres de me reconnaitre rapidement et facilement, ce qui m’économise des efforts. Dans l’avion, les hôtesses et stewards sont facilement reconnaissables à leur uniforme. Cela offre aussi une certaine stabilité face à des pratiques qui exigent de plus en plus de réactivité et de polyvalence ; ou, au contraire, cela permet de s’adapter à différentes situations.


Etes-vous plus gilet de sauvetage ou filet de sécurité ?

Cela dépendra des moments et des contextes. Votre état émotionnel, votre état cognitif ainsi que votre stratégie de représentation auront une influence forte sur vos besoins et vos formes de personnalisation de l’environnement de travail. Dans certains cas, vous ressentirez le besoin d’assurer votre situation. Vous serez plus gilet de sauvetage et préférerez avancer plus lentement, mais aussi plus sûrement. Dans d’autres, vous préférerez avancer plus vite. Vous personnaliserez davantage votre espace au travers de rites et routines. Cet endroit où vous aimez aller sera votre filet de sécurité. 

Votre environnement oriente votre choix entre l’une ou l’autre de ces stratégies. Si la conception de l’espace est un facteur encourageant, la culture de votre entreprise reste un élément déterminant. Celui qui souhaite transformer les formes de personnalisation de l’espace au sein de son entreprise doit donc autant chercher à avoir une bonne conception de l’espace qu’à avoir un impact sur les pratiques et attitudes.

 


Marc Bertier

Workplace consulting, Colliers International France